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Gandhi – Non-violence n’est pas faiblesse

On cite souvent Gandhi, on s’y réfère, on s’en revendique. Comme tous les hommes remarquables, il a rapidement été trahi par les générations qui l’ont suivi ; on a bien mal compris Gandhi, parce qu’on l’a mal lu, voire pas lu du tout. J’ai traduit en français certains de ses textes, et je vais les publier ici afin de peut-être apporter un éclairage sur certains points de son enseignement. Ma traduction est sans doute de qualité assez moyenne. Je n’aime pas trop le style de Gandhi, j’ai pourtant essayé de le respecter, mais j’ai aussi pris quelques libertés quand cela me semblait apporter plus de clarté.

Tout d’abord, la non-violence. Gandhi a ressenti le besoin d’expliquer que la non-violence ne relève pas de la faiblesse, mais au contraire, de la force, et qu’elle fonctionne lorsqu’elle est associée à une volonté inébranlable. Il exprime et démontre que la volonté peut s’exprimer autrement que par la violence, et qu’elle y gagne en grandeur.

Lisez plutôt ce qu’il écrit dans « Young India » à ce sujet, le 11 Août 1920 :

En cette ère où règne la force brute, il est presque impossible de croire que quiconque puisse rejeter la loi du plus fort. Ainsi je reçois des lettres anonymes me conseillant de ne pas entraver les avancées de la non-coopération, quelles qu’en puissent être les conséquences en terme de violence populaire. D’autres viennent à moi en supposant que je ne fais que masquer ma violence, et me demandent à quel moment nous devrons déclarer ouvertement la guerre. Ils me jurent que les anglais ne sont jamais porteurs que de violence, frontale ou larvée. D’autres encore, me dit-on, croient que je suis le pire voyou de l’Inde parce que je dissimule mes véritables intentions, et ont la certitude absolue que je crois en violence comme tout le monde.

Vu cette emprise de la « doctrine de l’épée » sur le monde, et vu que le succès de la non-coopération dépend principalement de l’absence de violence, et étant donné que mon opinion sur la question influence un grand nombre de gens, je tiens à l’expliquer le plus clairement possible.

S’il faut choisir entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. C’est ainsi que lorsque mon fils aîné me demanda ce qu’il aurait dû faire, s’il avait été présent lorsque je fus attaqué en 1908, s’il aurait dû s’enfuir au risque de me laisser mourir, ou s’il aurait dû utiliser la force ainsi qu’il l’aurait voulu pour me défendre, je lui indiquai qu’il était de son devoir de me défendre, y compris par la violence. C’est ainsi que j’ai pris part à la Guerre des Boers, à la « Rébellion Bambatha » et à la première guerre mondiale. C’est aussi ainsi que je défends la pratique des armes pour ceux qui croient aux méthodes de la violence. Je préfèrerais que l’Inde en vienne aux armes pour défendre son honneur, plutôt que de devenir ou de rester, par lâcheté, un témoin passif de son propre déshonneur.

Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus viril que la punition. Le pardon illumine le soldat. Mais l’inaction n’est un pardon que si la capacité de punir existe ; elle est sans valeur quand c’est une créature sans défense qui prétend la pratiquer. Il ne s’agit pas de pardon lorsque la souris permet au chat de la tailler en pièces. J’évalue ainsi le sentiment de ceux qui hurlent pour la légitime punition du général Dyer [NdT : auteur d’un massacre de civils indiens] et de sa clique. Ils le tailleraient en pièce, s’ils le pouvaient. Mais je ne crois pas que l’Inde soit sans défense. Je ne crois pas être moi-même une créature sans défense. Je veux juste utiliser la force de l’Inde et de moi-même dans un but plus élevé.

Qu’on ne se méprenne pas : la force ne vient pas des capacités physiques. Elle vient d’une volonté indétrônable. Le zoulou moyen est un adversaire supérieur à l’anglais moyen en termes de capacités corporelles. Mais il fuit devant l’anglais, car il craint son révolver ou celui de ses serviteurs. Il craint la mort et perd ses moyens malgré sa forte carrure. Nous indiens pourrions prendre conscience que cent mille anglais ne devraient pas effrayer trois cent millions d’êtres humains. Un pardon bien senti devrait donc être synonyme d’une conscience bien sentie de notre force. Un pardon éclairé devrait accompagner une puissante vague de force en nous, qui rendrait impossible à un Dyer ou un Frank Johnson d’empiler les affronts sur le visage serein de l’Inde. Peu m’importe pour l’instant ne pas convaincre à ce sujet. Nous nous sentons trop opprimés pour ne pas être en colère et revanchards. Mais je ne dois pas cesser de dire que l’Inde peut gagner plus en renonçant au droit de punir en retour. Nous avons un plus grand travail à mener, une plus haute mission à accomplir pour le monde.

Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pragmatique. La religion de la non-violence n’est pas faire uniquement pour les rishis [NdT : grands sages] et les saints. Elle est tout aussi applicable aux gens normaux. La non-violence est la loi de notre espèce, et la violence est la loi de la brute. L’esprit repose enfoui dans la brute, qui ne connait de loi que celle de la force physique. La dignité de l’homme requiert l’obéissance à une loi supérieure – à la force de l’esprit.

J’ai donc entrepris de mettre l’Inde face à l’ancienne loi du sacrifice de soi. Pour la satyagraha (NdT : néologisme sanskrit pour « vérité ferme », « vérité insistante ») et des rejetons, la non-coopération et la résistance ne sont que de nouveaux noms de la loi de souffrance. Les rihis, qui découvrirent la loi de la non-violence au milieu de la violence, étaient de plus grands génies que Newton. Ils étaient aussi de plus grands guerriers que Wellington. Connaissant eux-même l’usage des armes, ils prirent conscience de leur inutilité et enseignèrent à un monde usé que son salut ne passait pas par la violence mais par la non-violence.

La non-violence mise en mouvement signifie la souffrance consciente. Elle ne signifie pas une soumission à la volonté du malfaisant, elle signifie l’affrontement de l’âme toute entière contre la volonté du tyran. En travaillant selon cette loi de notre être, un individu seul peut défier toute la force d’un empire injuste pour sauver son honneur, sa religion, son âme, et semer les bases de la chute ou de la régénération de cet empire.

Et je ne prêche donc pas pour que l’Inde pratique la non-violence par faiblesse. Je veux qu’elle pratique la non-violence en étant consciente de sa force et de sa puissance. Aucun entraînement aux armes n’est nécessaire pour qu’elle connaisse sa force. Nous croyons en cette nécessité car nous pensons n’être que des morceaux de chair. Je veux que l’Inde reconnaisse qu’elle a une âme qui ne peut périr et qui peut s’élever triomphante au-dessus de toute faiblesse physique, en défiant l’association matérielle de tout un monde. Que signifie Rama, un simple être humain, avec sa cohorte de singes, se lançant avec une force insolence à l’assaut de Ravan aux dix têtes, bien en sécurité dans sa forteresse des eaux du Lanka ? Cela ne signifie-t-il pas la conquête de la puissance physique par la force spirituelle ? Étant toutefois un homme pragmatique, je n’attendrai pas que l’Inde reconnaisse la possibilité d’œuvrer spirituellement dans le monde politique. L’Inde se considère comme paralysée et impuissante face aux mitrailleuses, aux tanks et aux avions anglais. Et elle s’engage dans la non-coopération à cause de sa faiblesse. Le but pourra quand même être atteint – se délivrer du poids écrasant de l’injustice britannique – si un nombre suffisant de personnes pratiquent cette non-coopération.

Je distingue cette non-coopération du Sinn Feinism, car elle a été conçue pour être tout à fait incompatible avec la violence. Mais j’invite l’école de la violence à faire l’essai de cette non-coopération pacifique. Elle n’échouera pas de par ses faiblesses propre. Elle pourrait échouer par manque de soutien, ce qui aboutirait à une période de réel danger. Les grandes âmes, incapables de plus supporter l’humiliation nationale, voudront libérer leur courroux. Ils deviendront violent. Autant que je sache, ils périraient sans se libérer ni eux-même ni leur pays du mal, si l’Inde choisit la doctrine de l’épée. Elle gagnerait peut-être une victoire temporaire. Puis elle cesserait d’être le joyau de mon cœur. Je suis marié à l’Inde car je lui dois tout. Je crois avec toute ma force qu’elle a une mission envers le monde. Elle ne doit pas copier l’Europe aveuglément. Lorsque l’Inde choisira la doctrine de l’épée, ce sera l’heure de mon jugement. J’espère alors ne pas démériter. Ma religion n’a pas de frontières géographiques. Si j’ai foi en elle, elle transcendera mon amour de l’Inde. Ma vie est au service de l’Inde, à travers la religion de la non-violence, que je reconnais comme étant la racine même de l’hindouisme.

Pour l’heure, je conjure ceux qui se méfient de moi  de ne pas perturber le fonctionnement de la lutte qui vient de commencer, en répandant la rumeur que je souhaite la violence. Je déteste le secret, c’est pour moi un pêché. Qu’ils essayent plutôt la non-violence et la non-coopération, et ils réaliseront à quel point je suis entier.

Déphasage (nouvelle)

En nettoyant mon ordinateur qui n’avait plus d’espace disque j’ai trouvé une histoire que j’avais écrite en 2009. C’était un rêve que j’avais simplement consigné au matin, le voici :

 

Déphasage

J’étais dans le métro. Je prenais la ligne Express pour Montparnasse avec Sylvain et Mathieu, mes deux amis d’enfance. On était en retard pour rejoindre la navette vers l’aéroport de Nouveau Paris Sud.

« – Vous avez des tickets les gars ?
– Ah ben non pas moi !
– Moi j’en ai qu’un ! »

Comme par hasard… Sylvain n’avait pas de ticket, moi non plus. Je pris donc la décision d’en acheter pour nous par le biais du distributeur. Dans l’express, les distributeurs sont sur le quai et on n’utilise le ticket qu’au moment de monter dans la rame.

Je me suis donc dirigé très vite vers la borne, j’ai commencé à tapoter mes options, entré mes codes ; pendant l’impression, j’ai relevé la tête pour voir si la rame arrivait. Et là, surprise (mais ce n’était encore rien), le quai était vide ! La rame qui s’éloigne, mes amis disparus ! Bien sûr, j’ai d’abord cru qu’ils étaient parti sans moi. Puis je me suis souvenu qu’ils n’avaient qu’un ticket pour deux. J’ai alors pensé qu’ils avaient soit fraudé, ou qu’il s’étaient soit cachés sur le quai. Ah les cons !

Je décidai donc de rester stoïque et de prendre la prochaine rame avec mes tickets tout neufs. Sylvain serait bien obligé de se montrer pour avoir le sien, et pas question que je lui fasse le plaisir de le chercher ou de l’appeler.

Peu à peu, les gens arrivaient à nouveau sur le quai momentanément vide.

L’express est un métro 100% automatique. Une rame part dès qu’il y a 200 personnes en attente, m’avait expliqué une contrôleuse un jour de fraude. En heure de pointe, cela peut faire une rame toutes les 30 secondes. Bizarrement, il n’y avait pas foule en ce lundi matin, ce qui était à la fois inhabituel et préoccupant pour mon retard.

J’étais en train de chercher (discrètement) les copains des yeux quand le personnel de la station a déboulé. Trois gaillards en uniformes blancs, au pas de course, talkies en main et matraques à la ceinture. Ils ont commencé par vérifier les capteurs au deux entrées du quai ; je ne percevais pas distinctement leurs conversations, uniquement les crachotements occasionnels des talkies. Leur air préoccupé ne contribuait pas à me détendre, alors je suis passé à l’action – c’est ce que je fais de mieux, passer à l’action. Je me suis approché du trio, et quand l’un deux a tourné les yeux vers moi, j’ai demandé :

« – Excusez-moi, est ce qu’il va y avoir du retard sur la ligne ?
– Je peux pas vraiment vous dire, il y a un problème de comptage des usagers. En fait, ne vous inquiétez pas, si ça devait durer, on ferait partir les rames en manuel.
– Ah ok, merci ! »

Et voilà, c’est à la fin de cet échange, à cet instant précis, que mon univers s’est effondré. En une fraction de seconde, les employés de la station, ainsi que tous les voyageurs, les blancs, les noirs, ceux en costume, ceux en haillons, ceux avec un casque sur les oreilles, ceux qui téléphonent, ceux qui marchent, ceux qui courent, ceux qui attendent, tous ont disparu. Comme des hologrammes à qui on aurait coupé l’alimentation, leur image a vacillé, trembloté, viré au bleu, et s’est éteinte. Ce qui est amusant, c’est que mon premier réflexe a été de me regarder, pour vérifier que je n’avais pas disparu. Mon second mouvement a été de m’asseoir par terre, maladroitement, pour ne pas tomber dans les pommes comme une gonzesse.

Je ne sais pas combien de temps j’ai passé sur le quai, l’esprit entre deux mondes, ni présent ni absent. Je ne sais pas non plus ce que je me suis dit, si tant est que je me soit dit des choses. Mais je me souviens que de nouveaux voyageurs sont arrivés. Qu’ils ont commencé à se masser, que l’un deux m’a demandé si j’allais bien, puis qu’ils ont tous, eux aussi, disparu. Et encore, une nouvelle fois, d’autres sont revenus, puis se sont volatilisés. Et même peut-être encore une fois. Un métro a fini par arriver, je l’ai pris. Monter dans la rame, composter mon ticket et regarder la liste des stations desservies m’a fait beaucoup de bien. A partir de cet instant, je me suis concentré sur ma destination, et je n’ai pas prêté attention à la disparition subite de mes compagnons de wagon, au cours du trajet.

Lendemain

Parfois quand je me réveille, je suis accompagné de quelques images ou de quelques émotions venues de mes rêves, et que le matin n’a pas réussi à chasser. Comme les herbes qui dévalent une rivière, elles s’accrochent à un obstacle, restent là, s’attardent, puis reprennent leur périple.

En me réveillant le lendemain, j’ai commencé, comme souvent, par faire le tri dans les bribes de rêve qui me restaient. Ce n’est qu’à cet instant que j’ai vraiment pris conscience de la situation. Les événements extraordinaires qui m’avaient mené ici étaient bien réels. J’en étais certain : jamais je ne me serai endormi sur le trottoir d’une impasse en temps normal.

J’avais toujours mené une vie normale, dans un appartement normal avec des parents un peu cons, donc normaux. Je ne pouvais pas savoir que quand l’extraordinaire vous tombe dessus, que quand vous trébuchez sur l’inimaginable, ce n’est que passager. L’impensable devient banal avec une facilité affligeante. Peut-être reste-t-il de l’expérience un arrière-goût fugace, une particule de pensée en suspension, qui par surprise peut ressurgir et vous rappeler qu’il y a eu un « avant ». Mais c’est tout.

J’errais dans les rues de Paris (l’Ancienne), seul. C’est vrai, parfois, je faisais une rencontre. Je ne les considérais déjà plus comme des humains, ces êtres qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux que j’avais toujours connus, mais qui étaient, je le sais, voués à s’évanouir devant moi. »Rencontre » est un grand mot pour ces événements tragiques qui se soldaient inévitablement par un douloureux rappel de ma nouvelle solitude.

C’est vrai, j’en ai profité pour faire quelques bêtises. D’abord il y a eu les objets. J’ai volé dans une boulangerie – peut-on parler de vol quand il n’y a plus de propriétaire ? Je me suis installé au volant d’une voiture ouverte aussi. Juste pour voir, comme pour vérifier que je pouvais. Il aurait été possible d’en prendre une dont le moteur tournait. Il y en avait plusieurs, dans les rues, à l’abandon, sans conducteur, prêtes à repartir, oubliées, solitaires elles aussi. Les objets me semblaient bien plus présents, plus réels qu’à l’accoutumée. Ils avaient une sorte de stabilité rassurante, et de fait, contrairement aux êtres vivants, eux acceptaient de rester à mes côtés. Ils étaient présents.

En revanche, ceux qui avaient été mes semblables, les humains, était devenus intangibles, instables, faux. Par le passé, ce n’est pas la peur qui a pu m’empêcher de faire n’importe quoi à n’importe qui, c’est plutôt le sens moral, comme on dit. Faire du mal aux autres ne m’intéresse pas. Mais lorsque l’autre est si éphémère, voué à une disparition rapide et indolore, que dès lors que je l’aperçois, il est condamné au néant, donc déjà inexistant, lorsque l’on ne peut plus parler de vie, il ne peut y avoir de respect de la vie. J’ai d’abord poussé un mec, un grand black, un balaise. Il n’est pas tombé (je me croyais plus fort que ça). On s’est un peu battus, il s’est évaporé avant de pouvoir me démonter la gueule. Je suis tombé sur deux flics aussi, des méchants avec leurs uniformes anti-émeutes. C’est facile à emmerder, ces cow-boys. Là où j’ai eu du bol, c’est qu’ils ont disparu avant de me menotter ou de me déboîter l’épaule. Ensuite j’ai chauffé une nana, coupe au carré brune, mini-jupe (elle cherche aussi). Je me disais au pire je la maîtrise et je la plotte – oui je sais je suis plutôt soft – mais, c’est très surprenant, quand elle a commencé à faire genre je la saoulais, comme une fille normale, je veux dire, une fille qui va vivre plus de quinze minutes, une vraie, mon appétit s’est éteint. J’ai regardé son image vaciller, au bout de la rue, dubitatif.

Raisonnement

Réfléchir, raisonner, c’est bien quand ça marche. Le problème c’est que ça ne marche pas souvent. C’est super pour faire des additions par exemple. Pour résoudre une énigme aussi, c’est bien. Mais pour la vie réelle, je n’ai jamais trouvé ça mortel. Déjà, la vie réelle, encore faut-elle qu’elle le soit, réelle. Auparavant, elle ne l’avait pas toujours été correctement, mais là, ça frisait le ridicule.

Quand le rationnel affronte l’irrationnel, j’ai remarqué un truc, c’est toujours l’irrationnel qui gagne. Du coup, pour raisonner, il faut commencer par mettre de côté tout ce qui est intangible, flou, lunaire, invisible. Je ne vois pas l’intérêt d’une méthode qui a pour postulat premier de fermer les yeux sur l’essentiel, donc je ne raisonne pas, j’accepte de vivre.

Heureusement, ces temps-ci.

L’île de la tentation ?

Vous auriez sans doute fait comme moi. D’abord, chercher à survivre, ce qui n’est pas très compliqué lorsque la nourriture et les outils qui était destinés à 10 milliards d’êtres sont disponibles pour vous seul. Ensuite s’occuper, ce qui peut sembler en premier lieu acquis, les loisirs étant aussi disponibles que les vivres. Enfin, comprendre que la liberté absolue que procure la solitude absolue est impuissante à atténuer l’horreur de cette même solitude.

J’ai choisi de demeurer sur une île. Une petite île, sous les tropiques. Petite, pour ne pas avoir à supporter la vue d’un monde qui se dégrade et pourrit. Autour de moi j’ai vu un monde complexe, bati par des humains qui n’avaient pas envisagé que leur civilisation puisse leur survivre. J’ai vu des véhicules accidentés, des arbres en travers des routes, des jardins en friche, des rayons « frais » dégouliner de pourriture. Je me suis réjoui que les animaux aient suivi leurs maîtres dans le Néant, pour ne pas avoir à croiser leurs carcasses là où ils avaient coutume d’être enfermés.

Et surtout sur une île, tout serait tellement plus normal. Un monde désert, ça ne se fait pas. Une île déserte, si. Ce fut un long périple, le chemin vers mon île. Celui d’un Robinson qui cherche sans relâche son exil. Un projet, c’est essentiel, un projet. C’était bien le seul, de projet, que je pouvais avoir, au point qu’en arrière-plan de mon esprit naissait parfois la crainte de le mener à son terme, et de ne plus jamais en avoir d’autre..

J’étais donc un homme seul, titulaire de la plus vaine des existences, mais entreprenant la dernière quête possible, celle d’y trouver un sens, quête qui une fois achevée, suprême ironie, entérinerait à tout jamais mon désespoir.

Vla le tableau.

Why the fuck

Quand on s’en donne les moyens, tout est possible, y compris traverser continents et mers. Avec le carburant gratuit, c’est bien aussi.

Mon île, je n’ai pas eu à la choisir. Elle était parfaite d’évidence. La mer était turquoise, des palmiers y poussaient, mais aussi une forêt à feuilles caduques (mot savant ! Trouvé dans un livre sur la survie en milieu naturel). J’ai triché, j’ai apporté des outils ; pour faire une cabane.

Les îles désertes, ça va avec les naufragés. Sur la mienne il y en avait déjà une, de naufragée. C’est quand même pas de bol, quand victime de solitude ultime, vous prenez acte et fuyez afin de ne plus avoir à subir la disparition en direct de vos congénères, pour tomber sur une connasse de naufragée à l’endroit le plus désert d’un monde désert.

Pas avoir de bol, je connais. Je peux tolérer. Tomber amoureux de la femme la plus improbable, dans l’univers le plus improbable, instantanément, parfaitement, entièrement, de tout son être, et savoir que cet amour parfait est limité à quelques minutes, semble autrement pire qu’une simple malchance.

Il est des instants qui sont des éternités. Dans la chaleur de ses bras se trouvait une clé intemporelle, une réponse éternelle, un toujours. Le temps est moins fort que l’absolu, alors face à lui, il s’éclipse. Il est sage.

Qu’importe qu’elle, elle n’ait pas disparu. Nos instants auraient suffit. Qu’ils se soient prolongés jusqu’à la fin de nos jours n’était pas nécessaire. Le délai d’une vie qui nous aura été accordé m’aura permis d’entendre son histoire, qui n’est autre que la mienne. Son choix d’une île.

Swag de l’infini, partie 3 : une porte intérieure

Précédemment dans « Swag de l’infini » :
Partie 1 : faire taire le mental
Partie 2 : vivre et modéliser
« Et quand le mental se tait, on entend autre chose, un autre monde qui hurlait depuis toujours pour se faire entendre, et qui attendait patiemment que peut-être un jour, une oreille se tende. »

Car en effet ce quelque chose d’autre qui existe, que l’on n’entend bien que dans le silence, ce quelque chose est là en permanence. Et je peux le laisser être à volonté, il me suffit de faire taire le mental, de cesser mon monologue intérieur, de cesser de chantonner dans ma tête. Si j’arrive à oublier tout ce que je sais, je l’entends encore mieux. Si j’arrive à oublier qui je suis, je l’entends même encore mieux.

Je me demande si le « quelque chose » a toujours existé en moi. J’ai l’impression de l’avoir nourri de mes expériences, petit grain par petit grain. Je sais aussi que certaines de mes expériences l’ont mieux nourri que d’autres ; il s’agit de celles que j’ai vécues d’une manière particulière. Je serais tenté de dire vécues « en conscience ». Ou peut-être mieux, vécues « en plein acceptation ». Il s’agit d’expériences très variées, mais toujours intenses. Autant de joies que de souffrances. Avez-vous déjà vécu pleinement une souffrance ? En l’acceptant et en la trouvant bonne, parfaite, utile, sincère, à sa place ? Sans la rejeter, comme on a le réflexe de le faire, mais en acceptant si fort de la vivre qu’on entre en elle et qu’on s’en nourrit. Si oui, peut-être comprenez-vous ces quelques mots.
Alors, puisque ce « quelque chose » s’est nourri et a grandi, peut-être n’a-t-il pas toujours existé en moi. Si je me tourne vers lui pour le lui demander… Il me dit qu’il n’y a pas d’avant, ni d’après… J’abandonne donc cette question insensée.

Je me demande aussi si ce fameux « quelque chose » existe chez les autres. Je suis sûr que chez certains, il existe, puisqu’ils en parlent en des termes qui ne s’inventent pas. Mais chez le scientifique matérialiste, qui dissèque le cerveau pour y chercher la conscience, comment croire que chez lui aussi, il existe quelque chose qui pourrait le convaincre en un instant et pour toute sa vie que la conscience est autonome de la pensée ? Sans doute le mental de cet homme ne se tait-il tout simplement jamais.
Alors je me tourne vers mon « quelque chose » et je lui pose la question… Il me dit qu’il n’existe pas d’autre personne que moi…

Alors, qu’est ce que ce « quelque chose » ? Je l’ignore, et la question ne m’intéresse pas. Cette question n’a d’intérêt que pour tenter de vous le décrire, mais c’est indescriptible. Je ne peux que parler des effets secondaires, des dommages collatéraux, des reflets si l’on veut ; la nature de ce « quelque chose » ne peut que se vivre, pas se dire.

Je me suis toujours méfié des philosophes : ils parlent trop et je les soupçonne donc de ne rien vivre. Ils cherchent « l’essence » – c’est donc bien qu’ils ne l’ont pas trouvée.

Si on ne peut pas parler du « quelque chose », on peut parler des portes qui y mènent. Je crois qu’elles sont nombreuses, c’était un des sens de « tout ce qui monte se rejoint » (voir épisode précédent). Chez moi, et c’est sans doute très personnel, je distingue au moins deux portes.

Premièrement, le jeu de rôle, que j’ai pratiqué un nombre d’heures incalculable. Ce qu’on appelle aujourd’hui théâtre est un art vidé de son sens tant qu’il consiste à apprendre par cœur une pièce et à la jouer. Le théâtre des anciens était un théâtre d’improvisation, dont le jeu ne commençait ni ne s’arrêtait pas forcément sur scène, et ne comportait pas forcément de public. Il était donc bien plus proche du jeu de rôle, et permettait à ses pratiquant de prendre conscience, au-delà du temps du jeu, que toute la vie est un rôle ; ce qui conduit logiquement à se demander s’il y a un joueur.

Deuxièmement, le rêve lucide. Hanté chaque nuit par des cauchemars une grande partie de mon enfance, j’ai cherché et trouvé des techniques pour me sortir de mes rêves. La technique en elle-même demande un peu de volonté, mais sans excès. Il peut s’agir de s’efforcer d’ouvrir les yeux ou de matérialiser un objet particulier. La difficulté réside plutôt dans le fait même de penser à exercer la technique, ce qui demande de prendre conscience que l’on vit un rêve. Les manuels de « rêve lucide » vous le diront, c’est une question d’habitude. Mais le monde des rêves recèle plus d’un piège, et il n’est pas rare de se réveiller… Dans un autre rêve où l’on rêvait que l’on dormait ! Le rêve lucide mène donc très logiquement à se demander si la réalité est un rêve, comment on l’en distingue, si c’est possible ou non, mais aussi qui rêve la réalité, et comment se réveiller de la réalité.

Je suis persuadé qu’il existe beaucoup d’autres portes. L’hypnose, la drogue, l’effort physique intense, la contemplation, des méditations, des chants, des danses, des lieux, etc. Et toutes ces portes ne mènent peut-être finalement pas aux mêmes endroits. Ou peut-être que si. Si je les emprunte je vous en parlerai ; pour rien ; car vous ne comprendrez pas si vous ne les ouvrez pas ! :)

 

Edit du 01/04/2015 : merci Armelle de m’avoir soufflé un mot pour le « quelque chose » : « la source »

Swag de l’infini, partie 2 : vivre et modéliser

Précédemment :
Partie 1 : faire taire le mental

 

Je vais faire court :)
Cette partie m’intéresse peu mais je me sens obligé de l’écrire pour éclairer un propos peut-être un peu abscons.

Je voulais vous parler de ce que fait le mental ; il représente.

C’est à dire qu’il agit comme une sorte de surcouche au-dessus de la vie. Ce n’est pas lui qui expérimente le monde, non, lui il arrive toujours après la bataille, pour coller un modèle par-dessus et donner un certain sens, relier à des concepts, cartographier.

Observez-vous bien. Bien finement. Vous pouvez percevoir que la pensée arrive avant les mots.

Ok, ok, on va essayer ensemble.

Cessez de parler dans votre tête. Si vous n’avez pas l’habitude cela peut être difficile, cela dépend des gens. Aidez-vous en prenant conscience de votre respiration, si besoin, en vous concentrant dessus. Sans penser que vous respirez, juste, vivez votre respiration en y mettant votre attention. Bien. On se tait dans la tête, sans forcer.

A un moment une pensée revient. Pour moi, à l’instant, c’était « le vent souffle ». Que s’est-il passé précisément, chronologiquement :
1. J’ai vécu la perception du vent
2. La pensée « vent souffle » est apparu dans mon esprit
3. Les mots « le vent souffle » sont apparus dans mon esprit

Si vous n’avez pas perçu les trois étapes, recommencez, c’est intéressant. Vous ne percevrez peut-être pas ces étapes en temps réel (cela dépend je pense de votre habitude à séparer votre conscience en plusieurs morceaux, afin que l’un d’eux surveille les autres), mais vous pourrez sans doute les rembobiner et les revivre dans votre mémoire juste après.

Je vais partir du principe que vous avez senti ces 3 étapes afin de continuer :)

Vous voyez donc (hrm hrm) que la pensée se construit au-dessus du vécu et confronte l’expérience vécue à des schémas existants, puis à un vocabulaire limité.
L’expérience était d’ailleurs beaucoup, beaucoup plus riche que la phrase finale « le vent souffle ». Elle était aussi d’une nature bien différente. Votre vécu du vent n’a rien à voir avec cette phrase, finalement ; seul le mental fait le lien. Un anglophone ne se dira pas cette phrase.

Bien ; comprendre que l’étape 3 appartient au mental, c’est bon.
Pour l’étape 2 c’est plus fin, mais c’est pareil ; elle appartient déjà au mental. Quand je parle de l’étape 2 je parle de la pensée sans mots. Peut-être croyez-vous que cela n’existe pas. Je vous invite à vous entrainer à penser sans mots. Ne pas verbaliser ses pensées. Si vous n’avez jamais fait cela c’est un exercice difficile mais passionnant.

Et l’étape 1 c’est encore autre chose : c’est le vécu.
Faire taire le mental pour moi c’est faire taire les étapes 2 et 3.

Je me demande si tout cela a un lien avec St Thomas qui aurait dit selon son évangile qu’un enfant de 7 jours en sait plus qu’un vieillard au sujet du « lieu de la Vie ». le « lieu de la Vie », c’est l’étape 1, non ?

Bon ben finalement c’était pas si court… Et finalement j’ai bien aimé écrire cette partie là aussi :)

Dites-moi en commentaires ce que ça donne de votre côté ! Ce sera forcément instructif.

 

A suivre :
Partie 3 : une porte intérieure

Eloge de la patience

La Nature enseigne la patience.
Je suis surpris de constater, dans de nombreux domaines, à quel point on se fatigue pour accomplir des choses que le temps, seul, réussit très bien à faire. Très bien, et même souvent mieux que l’homme.

  • Le séchage du bois : il suffit d’attendre. Le bois qui sèche doucement est meilleur que celui qui sèche vite ;
  • La coupe du bois : il suffit d’attendre. L’arbre, de son vivant, est déjà généreux en branches mortes de toutes tailles. A sa mort, il offre son tronc. Si on attend trop on le trouve au sol, mais si on arrive au bon moment, il suffit d’une légère poussée pour le cueillir ;
  • Les déchets : que d’aller-retours, de déchetteries et de sacs poubelles, pour accueillir des « déchets », qui laissés un an en tas quelque part, produisent sans aucune intervention une terre fertile ;
  • Le vin : pour l’élever, il faut souvent attendre ;
  • Les fruits : pas besoin d’échelle, beaucoup de fruits tombent au moment où ils sont parfaitement mûrs. Pour peu que le sol soit souple, ils suffira de les ramasser, intacts ;
  • Les légumes : on peut cultiver sans arroser, sans désherber, sans chimie. La plante s’épanouit et offre ses parties comestibles ;

De nombreux processus ne nécessitent qu’une intervention ponctuelle et intelligente à un ou plusieurs moments précis. La qualité du résultat dépend plus de la ponctualité et de la finesse de l’action que de l’énergie dépensée.

Comment extrapoler cette pensée à la vie humaine dans son ensemble ? On pourrait dire que la vie mène à la mort sans qu’on ait besoin de rien faire pour l’aider. C’est bien le temps qui en est le maître absolu. On pourrait aussi dire que les fruits de l’existence s’avèrent bien plus généreux si on les cueille avec intelligence et ponctualité, plutôt qu’avec force et sueur ; que rien se sert de courir, qu’il faut du temps pour mûrir.

Tout vient à point à qui sait attendre ; mais l’attente est un art subtil que l’oisif méconnait.

Swag de l’infini, partie 1 : faire taire le mental

Curieux parcours que celui qui mène de programmeur à bûcheron.

Il est n’est pourtant pas rare ; on trouve, dans le monde des informaticiens, beaucoup d’individus qui s’intéressent au spirituel, et au retour aux sources. C’est parce que tout ce qui monte se rejoint.

Par « tout ce qui monte se rejoint », j’entends ceci : « toutes les voies d’excellence mènent au même point » et aussi cela : « toutes les recherches spirituelles aboutissent à la même vérité ». Les développeurs informatique sont au top, dans les métiers moderne, du développement logique. Le métier requiert en effet rigueur mentale, largeur de vue, capacité analytique. On voit qu’à mesure que ces facultés se développent, l’individu accède à autre chose ; à une chose d’une autre sphère.

Dans de nombreux domaines, le constat est similaire ; les grands scientifiques, les grands artistes, les artisans exceptionnels, les sportifs aboutis, tous découvrent que leur pratique comporte des aspects transcendantaux que le débutant ne soupçonne pas.

C’est en cela, que d’une part, « tout ce qui monte se rejoint » ; le scientifique et l’artiste se retrouvent dans un ailleurs que leur auto-perfectionnement a fini par rejoindre.

Lorsqu’on perfectionne une pratique à un point suffisant, les gestes, les bases, la manière s’effacent, complètement délégués à une part inconsciente du cerveau qui les gère impeccablement. Reste alors… Quelque chose. L’essence de la pratique, son souffle, son âme ; et c’est bien cela qui semble identique et commun à tous les métiers, aussi divers puissent-ils paraître.

Ce phénomène, j’essaye de le transposer dans des domaines beaucoup plus quotidiens.
Il s’agit de faire taire quelque chose, pour qu’autre chose s’exprime.
Ce qui doit se taire, c’est le mental. Ce mental, que justement mon éducation et ma pratique ont développé très haut, a toujours été très bavard. Et à dessein : jeune adolescent, m’apprêtant à prendre le contrôle de ma propre existence, il m’était apparu qu’une réflexion consciente, guidée, et soutenue pouvait mener à des bénéfices extraordinaires en peu de temps. Je m’étais donc efforcé de prendre l’habitude de réfléchir intensément, au quotidien, dans tout un tas de situations où l’on pourrait avoir l’esprit simplement vide ou embrumé. Cette démarche a porté un certain nombre de fruits, mais le mental a pris des habitudes et a été porté à croire qu’il était maître à bord.
Il faut donc maintenant qu’il apprenne à se taire.

Assurément, comme les étoiles sont nombreuses dans l’univers, et la vie variée sur terre, l’homme est constitué d’une foule de composants, d’aspects. L’homme est une communauté, dont le mental fait partie. Et en vertu de lois oubliées depuis longtemps par notre civilisation, le comportement de l’homme vis-à-vis du tout dans lequel il existe influence le comportement de chacune des parties de l’homme vis-à-vis de sa propre intégralité. Et c’est ainsi que mes habitudes de bonté à l’égard de mes semblables me sont une fois de plus utiles (au centuple, cela te sera rendu !), puisque mon mental semble lui aussi vouloir se comporter avec bonté vis-à-vis des autres parties de mon être, ce qui facilite grandement la manœuvre.

Et quand le mental se tait, on entend autre chose, un autre monde qui hurlait depuis toujours pour se faire entendre, et qui attendait patiemment que peut-être un jour, une oreille se tende.

A suivre :
Partie 2 : vivre et modéliser
Partie 3 : une porte intérieure

Comment vivre sans argent

Dans une série d’articles je vais explorer l’idée de vivre sans argent. Le « pourquoi » viendra, mais tout d’abord et sans aucune forme de logique, le « comment ».

Voici donc un petit état des réductions de coût que l’on peut obtenir pour une famille moyenne de 4 personnes (2 adultes, 2 enfants). Les chiffres sont grossiers, je les préciserai avec le temps. Vos propres précisions et remarques sont les bienvenues !

Je ne détaille pas les loisirs, car c’est trop personnel et fait plutôt partie du « reste à vivre ». Je préfère me concentrer sur l’incompressible.

Il manque encore dans ce tableau l’habillement et les télécoms (téléphone/Internet). Si vous avez des infos sur les aides sociales aussi, je suis preneur, car la question non détaillée du RSA pourrait, je pense, changer beaucoup le total.

 Vie moderne classiquePrix mensuelVie moins chèrePrix mensuel
LogementLocation ou achat d'un logement moderneLocation : 750€ charges comprises
Achat : 1000€ pendant 30 ans + 200 € d'entretien (+ impots fonciers, donc similaire à l'échelle d'une vie)
Maison rurale autoconstruite de petite taille (60 m²) en matériaux bon marché : paille, terre, pierre locales
Reste à payer principalement : terrain, vitres, quincaillerie, outillage, bois
25 000€ de terrain + 25 000€ de construction
500€ pendant 10 ans
50€ d'entretien
soit 150€ à l'échelle d'une vie
NourritureSupermarché principalement
Un peu de marché / biocoop en agrément
Sandwichs / restaurant / cantine en semaine
4€/personne/jour soit 480€
Légumes et fruits auto-produits. Produits de basse-cour. Pas de nourriture transformée. Reste à charge : produits laitiers, produits à base de céréale, épicerie telle que sel, sucre0.5€/personne/jour soit 60€
ChauffageElectricité / fuel / gaz100 € lissé sur l'annéeBois autoproduit (surface boisée nécessaire à calculer)Coût d'usure des outils - négligeable - 1€
Transport (hors voyages exceptionnels)Une voiture assez récente + un abonnement transports en commun450€ (achat, entretien, carburant, assurance)Une voiture ancienne, bricolable, réparable, vidangeable, etc200€ (achat, entretien, carburant, assurance, contrôle technique)
ImpôtsImpôts sur le revenu, impôts locaux, petites taxes.
TVA et TIPP déjà comptés. Taxe foncière déjà comptée.
200€Non imposable / exonéré (revenus trop faibles)10€
Aides socialesCAF (2 enfants)-50€ lissé sur la durée de la vie (ils grandissent vite !)CAF (2 enfants)
RSA à étudier
-50€ aussi
Assurance et banqueForfait bancaire avec 2 cartes. Assurance habitation/personnelle. Assurance décès. Assurance voiture déjà comptée40€Compte en banque gratuit. Assurance habitation/personnelle minimale.10€
HygièneProduits divers en supermarché (salle de bain, sacs poubelle, etc) ; produits de beauté60€Savons naturels, production de déchet minimale, produits de beauté faits maison10€
MédecineComplémentaire santé, prise en charge 100% + extras pour lunettes de luxe ou dentiste et praticien médecin douce / psy / coach / etc150€Couverture de base, consultation généraliste sans dépassement, auto-médication, nourriture saine, phyothérapie15€ pour la base + 40€ pour les gros soins exceptionnels (lissé sur la vie) = 55€
Frais de gardeCrèche / garderie / babysitter pour pouvoir travailler50€ lissé sur la vieTemps libre, pas besoin de recourir à des modes de garde.
LoisirsUrbains ; besoin de voyages pour décompresser, éventuellement en club all-inclusiveVariableRuraux ; activités naturelles gratuites ; voyages longs, lents et économiquesVariable
Total2 230€
Facile à lisser grâce à la location
Vulnérabilité au chômage
Médecine très accessible
446€
Besoin d'un capital d'installation
Forte autonomie et résilience
Accepter de ne pas avoir accès à certaines branches de la médecine moderne

Pourquoi je suis allé couper du bois à 2h

Je suis allé couper du bois de 2 heures à 3 heures du matin.

Pourquoi ? Il m’en restait pourtant, prêt à enfourner dans le poêle. J’ai d’ailleurs de la chance qu’il en restât, car je sais au moins une chose : je ne suis pas allé scier du bois par nécessité pratique.

J’ai cru d’abord y être allé pour réchauffer mon corps. Mes jambes commençaient à se refroidir, après 5 heures passées assis devant l’ordinateur. Sortir dans une nuit à 2°C peut paraitre un mauvais calcul ; il n’en est rien. Après 5 minutes d’effort physique, on enlève le bonnet. 10 minutes, les gants. 20 minutes, les vestes. La plus douce des chaleurs envahit le corps, une chaleur intérieure émanant de l’organisme lui-même, doucement véhiculée par le flux sanguin jusqu’aux plus fragiles extrémités.

Et puis, en plein effort, allant chercher un tronc  de chêne stocké au-dehors, j’ai rencontré la nuit. Une nuit sombre, calme, forte et légère. Une nuit comme en ont connu les centaines d’ancêtres qui ont permis que l’on advienne. Une nuit silencieuse. La nuit, le son d’un moteur peut porter à une dizaine de kilomètres. Cette nuit, une seule voiture, très loin, dont la faible vibration s’est doucement éteinte ; et puis, un silence total. Par instants, peut-être, un rongeur qui frôle une herbe. Rien.
La nuit, le regard rencontre inévitablement les étoiles. Au départ on regarde toujours mal. Et puis si l’on observe vraiment, si l’on accepte de se taire, de nouvelles étoiles apparaissent sans cesse. On les voit comme elles sont, toutes différentes, par la couleur, l’éclat, le diamètre.
L’air semblait tiède sur ma peau. En réalité, il ne l’était pas. C’était plutôt que son froid ne m’atteignait pas. Comme rien ne pouvait m’atteindre, dans ma chaleur intérieure. C’était pour vivre cet instant là, finalement, que j’étais sorti couper du bois. Pour comprendre que rien ne peut atteindre l’homme heureux. Ni le noir de la nuit, ni le froid de l’hiver. Pour comprendre que la nature n’est pas hostile, comme on se le raconte trop ; non, elle est bienveillante, et bien-aimante, en toute saison, à toute heure du jour et de la nuit.
On se raconte des histoires de mort : il faut trouver à manger, pour ne pas mourir de faim. Trouver un toit, pour ne pas mourir de froid. On met tout cela à la base de la pyramide, et on construit sa vie dessus, car on ignore que tout cela, manger, se vêtir, se chauffer, c’est si simple, et la nature est tellement prête à nous l’offrir.
Or on ne peut pas construire sa vie sur la peur et sur la mort, cela ne marche pas, une telle vie n’est pas une vie.
Alors pour vivre une vraie vie il faut défaire tout cela. Comprendre que l’on n’est pas en danger. D’une part parce que la vie nous aime et nous veut en vie, elle nous protège. D’autre part parce que la mort n’est pas à craindre : elle est inévitable. La mort ne peut donc pas être un danger ; en réalité c’est même un objectif, un projet – une chance ?
C’est (en partie) pour cela que les messies nous disent « il faut mourir pour revivre » : ceux qui se sentent déjà mort ne s’angoissent plus. Ils peuvent regarder la mort en face, et enfin, ils peuvent vivre.

Souvent une peur est invincible. L’attaquer la renforce, la glorifie, la fait exister. Plutôt que de tenter de la vaincre, il faut la laisser aller, cesser de la vouloir, ouvrir la main et la laisser s’écouler comme le sable, accepter de la perdre. Quel mystère pour qui n’a jamais vécu cela, pour qui se crispe et se bat !
C’est l’histoire d’un étudiant qui va trouver un maître dans la montagne et lui dit « Maître, combien de temps devrais-je étudier pour accéder à votre sagesse ? » Le maître répond : « 20 ans. » L’étudiant : « Quoi ? Je travaillerai jour et nuit, sans relâche, je n’aurai de cesse d’apprendre, maître ! ». Le maître répond : « dans ce cas, 40 ans ».

Voilà tout ce que m’a dit la nuit ! Elle qui revient après chaque jour, prête à dire ses secrets à qui tendra l’oreille. Elle les a dit a tellement de mes ancêtres, déjà !

La gratuité

À un âge où le commerce triomphe, l’approche la plus fréquente de la gratuité est souvent celle du consommateur : un produit est proposé comme « gratuit » par un vendeur ; cela signifie que le bénéficiaire peut l’obtenir soit sans verser d’argent (échantillon ou objet publicitaire), soit en versant de l’argent de manière camouflée, par vente liée (options d’une voiture ou lot du type « le 3ème est gratuit »).
On voit que dans ces cas de figure l’objet ou le service est libellé « gratuit » afin que celui qui le propose en retire un avantage marchand. Si le produit est gratuit au sens commercial, l’acte, lui, ne l’est pas, au sens commun.
Cet usage du terme s’oppose à celui qui sert à qualifier un acte désintéressé. De manière assez cohérente, notons qu’on parle autant d’aide gratuite que de méchanceté gratuite. La notion de désintéressement est intéressante à plus d’un titre, quoique difficile à comprendre pour certains de nos contemporains, qui malheureusement n’agissent jamais sans intérêt direct ou indirect. Pour la définir de manière succincte, on pourrait dire qu’un acte est désintéressé si celui qui le réalise n’en attend aucun bénéfice, ni immédiat, ni différé, ni consciemment, ni inconsciemment. Parfois, l’acteur désintéressé a même conscience que ses actions lui seront personnellement préjudiciables. On pourrait dire, pour citer un exemple simple, que rendre service à quelqu’un sans lui indiquer qu’on l’a fait est un acte désintéressé.
On conçoit aisément qu’une telle action est d’une gratuité bien plus forte que la gratuité commerciale évoquée précédemment.

Le domaine du commerce et de l’industrie pouvait sembler, il y a quelques décennies encore, à jamais incompatible avec la notion de gratuité « forte ». C’est un peu par surprise que la révolution numérique a chamboulé cet a priori, en introduisant dans les marchés des produits et services au coût de production marginal nul. C’est le cas de tout ce qui est numérisable, et qu’un ordinateur peut alors copier quasi-instantanément et quasi-gratuitement (dans le sens, sans aucun coût). Et la liste est longue : livres, musique, films, photos, informations, logiciels, plans et formes, avec pour chacun de ces éléments de nombreux sous-ensembles, tels qu’encyclopédies, manuels, documents secrets, publications scientifiques, etc.
La duplication à coût nul a permis à certaines logiques de gratuité de prendre une importance tellement importante qu’elles exercent aujourd’hui une influence énorme sur le marché. Le cas du logiciel libre est emblématique à ce sujet ; puisqu’il est possible de distribuer sans coût n’importe quel logiciel, et puisqu’il est possible de se « rencontrer », par ordinateur interposé, sur la base de ses centres d’intérêt et non plus sur la base de la proximité géographique, des communautés de développeurs passionnés se sont formés autour d’un projet précis de logiciel. Les membres de ces communautés participent par passion, par altruisme, ou par intérêt – mais pas par intérêt financier : plutôt par intérêt d’usage, parfois pour acquérir une expérience, voire même une expertise. Ils s’entendent dans la très grande majorité des cas pour distribuer leur logiciel sous « licence libre », sans contrepartie financière, et en autorisant n’importe qui à reprendre, modifier, transformer leur création.
Cette façon de procéder est tellement efficace qu’elle a permis de donner naissance aux logiciels les plus utilisés du monde moderne, comme par exemple Linux, Apache (un serveur web que vous ne connaissez probablement pas mais qui fait fonctionner un site web sur deux), l’excellent lecteur vidéo VLC, le navigateur Firefox.
Ces logiciels, instantanément accessibles tout autour du globe, et rendant un service objectif réel, se trouvent donc en concurrence, dans une logique de marché, avec des logiciels équivalents développés de manière industrielle par des sociétés commerciales. Les logiciels commerciaux sont ainsi contraints d’adapter leur offre à l’existence de ces concurrents gratuits parfois un peu gênants (pour l’offre, pas pour la demande !). On voit ainsi des géants distribuer certains de leurs logiciels de manière gratuite, contraints par cet étrange marché, et essayant, avec plus ou moins de succès, d’acquérir une clientèle captive pour leurs autres logiciels ; cela se fait généralement en inventant des formats de fichier incompatibles, ou en intégrant plusieurs logiciels se complétant dans une « suite logicielle », ou encore en offrant à certains clients (étudiants, enseignants, particuliers) et en vendant à d’autres (entreprises). D’autres sociétés offrent le logiciel et vendent le support technique, qui n’est pas, lui, duplicable à coût nul !
Mais la gratuité numérique a fait des remous dans bien d’autres domaines que dans celui du logiciel. Les distributeurs de musique sont bien en peine de voir que la musique se distribue très bien sans eux. De même pour les films, vidéos, et dans une mesure pour l’heure un peu moindre, pour les livres.
Bien sûr, la société qui offre un logiciel pour en vendre un autre, ou une musique pour vendre un album, met en oeuvre la gratuité « commerciale », « faible » ; en revanche, le passionné qui distribue son logiciel pour peut-être rendre service à des inconnus, le musicien qui offre sa musique sur Internet, l’individu qui filme un concert et le met en ligne par plaisir, ceux là mettent en oeuvre la gratuité « forte », et impactent la société à une échelle que jamais la gratuité n’avait pu atteindre avant l’ère numérique.

Auparavant, la gratuité a pourtant eu une place de choix, qu’elle a perdu ; non pas dans le monde commercial, mais dans le monde spirituel.
Les grands prophètes, aussi divers qu’ils puissent sembler être, ont tous prêché la gratuité. Jésus exhortait le riche de vendre ses biens et donner le profit aux pauvres. Il demandait à ses disciples de le suivre sans argent. Son enseignement est gratuit, et il demande à ses amis de vivre dans la gratuité, une gratuité qui dépasse le simple fait de donner, qui va jusqu’à demander de ne plus se préoccuper de posséder.
D’après les hadiths les plus fiables, le prophète Mohamed a vécu pauvre, connaissant la faim, vêtu d’une simple tunique. Cela implique forcément un enseignement gratuit. L’Islam rend l’aumône obligatoire, et lie de manière très forte le don à la purification dans son troisième pilier, la zakât.
Siddhārtha Gautama Bouddha, né prince, prend conscience de la nature de la vie, et quitte toutes ses richesses pour partir pauvre. Il prêche le renoncement, le délaissement des désirs et des besoins. Vivre très simplement, ne pas aimer les biens matériels, cela n’implique-t-il pas d’agir toujours gratuitement ?
Si l’argent en soi n’est pas abhorré ni interdit par ces prophètes, leur vie simple, la place secondaire laissé aux biens matériels, le détachement des richesses, implique toujours une vie de gratuité ; une vie où la gratuité est naturelle, et n’est même pas un sujet en soi, mais plutôt, ce qui est peut-être encore plus fort, un corollaire inévitable de leur orientation vers le spirituel.
A la suite des ces êtres d’exception, des moines, ermites, religieux, ordonnés, n’ont-ils pas, tout au long des âges, fait voeu de pauvreté ? Or qu’est ce que le voeu de pauvreté ? Celui qui le prononce s’interdit de s’enrichir ; par conséquent, il fait le voeu que l’ensemble de ses actes, pour le restant de ses jours, devienne entièrement gratuit.

Aujourd’hui, le voeu de pauvreté est devenu à ce point désuet, inconcevable, qu’on pouvait lire dans un récent supplément d’un magazine pour enfant consacré à la pauvreté, et destiné à éveiller les enfants, que « personne ne choisit d’être pauvre ». Pauvres prophètes.

Désuet mais pas abandonné ; de drôles de gens, dans les pays industrialisés, rejoignent les rangs des « freegans » [http://www.freegan.info/]. Ils vivent sans faire usage de l’argent, c’est à dire sans en gagner, et sans en dépenser. Leurs motivations et leur degré d’engagement sont variés, mais la plupart font ce choix de vie pour se distancier d’un consumérisme devenu, à leurs yeux, trop injuste et trop mauvais. Ne leur parlez pas de la gratuité commerciale évoquée en introduction ! Ils n’en sont plus là.

De ces diverses facettes de la gratuité se dégage une réflexion : elle est en fait toujours liée à l’abondance, et est synonyme de « don ». Le logiciel libre se partage à l’infini, car la capacité de reproduction est « abondante » (le coût est nul). Le néo-rural découvre la joie de donner des légumes à ses voisins parce que la nature lui en donne plus qu’il ne peut en manger. Le freegan cesse d’acheter et vendre parce que les poubelles sont pleines de denrées comestibles. Celui qui suit un chemin spirituel y trouve une autre forme d’abondance ; en étant pauvre, il a déjà assez, il peut donc donner, vraiment donner.
A l’inverse, la mise à disposition gratuite d’un produit dans le but d’en vendre un autre n’a aucun lien ni avec le don, ni avec l’abondance. De toutes les démarches explorées ici, c’est bien elle l’intrus, si bien qu’une définition juste et utile du concept de gratuité doit l’exclure.

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