Gandhi – Non-violence n’est pas faiblesse

On cite souvent Gandhi, on s’y réfère, on s’en revendique. Comme tous les hommes remarquables, il a rapidement été trahi par les générations qui l’ont suivi ; on a bien mal compris Gandhi, parce qu’on l’a mal lu, voire pas lu du tout. J’ai traduit en français certains de ses textes, et je vais les publier ici afin de peut-être apporter un éclairage sur certains points de son enseignement. Ma traduction est sans doute de qualité assez moyenne. Je n’aime pas trop le style de Gandhi, j’ai pourtant essayé de le respecter, mais j’ai aussi pris quelques libertés quand cela me semblait apporter plus de clarté.

Tout d’abord, la non-violence. Gandhi a ressenti le besoin d’expliquer que la non-violence ne relève pas de la faiblesse, mais au contraire, de la force, et qu’elle fonctionne lorsqu’elle est associée à une volonté inébranlable. Il exprime et démontre que la volonté peut s’exprimer autrement que par la violence, et qu’elle y gagne en grandeur.

Lisez plutôt ce qu’il écrit dans « Young India » à ce sujet, le 11 Août 1920 :

En cette ère où règne la force brute, il est presque impossible de croire que quiconque puisse rejeter la loi du plus fort. Ainsi je reçois des lettres anonymes me conseillant de ne pas entraver les avancées de la non-coopération, quelles qu’en puissent être les conséquences en terme de violence populaire. D’autres viennent à moi en supposant que je ne fais que masquer ma violence, et me demandent à quel moment nous devrons déclarer ouvertement la guerre. Ils me jurent que les anglais ne sont jamais porteurs que de violence, frontale ou larvée. D’autres encore, me dit-on, croient que je suis le pire voyou de l’Inde parce que je dissimule mes véritables intentions, et ont la certitude absolue que je crois en violence comme tout le monde.

Vu cette emprise de la « doctrine de l’épée » sur le monde, et vu que le succès de la non-coopération dépend principalement de l’absence de violence, et étant donné que mon opinion sur la question influence un grand nombre de gens, je tiens à l’expliquer le plus clairement possible.

S’il faut choisir entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. C’est ainsi que lorsque mon fils aîné me demanda ce qu’il aurait dû faire, s’il avait été présent lorsque je fus attaqué en 1908, s’il aurait dû s’enfuir au risque de me laisser mourir, ou s’il aurait dû utiliser la force ainsi qu’il l’aurait voulu pour me défendre, je lui indiquai qu’il était de son devoir de me défendre, y compris par la violence. C’est ainsi que j’ai pris part à la Guerre des Boers, à la « Rébellion Bambatha » et à la première guerre mondiale. C’est aussi ainsi que je défends la pratique des armes pour ceux qui croient aux méthodes de la violence. Je préfèrerais que l’Inde en vienne aux armes pour défendre son honneur, plutôt que de devenir ou de rester, par lâcheté, un témoin passif de son propre déshonneur.

Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus viril que la punition. Le pardon illumine le soldat. Mais l’inaction n’est un pardon que si la capacité de punir existe ; elle est sans valeur quand c’est une créature sans défense qui prétend la pratiquer. Il ne s’agit pas de pardon lorsque la souris permet au chat de la tailler en pièces. J’évalue ainsi le sentiment de ceux qui hurlent pour la légitime punition du général Dyer [NdT : auteur d’un massacre de civils indiens] et de sa clique. Ils le tailleraient en pièce, s’ils le pouvaient. Mais je ne crois pas que l’Inde soit sans défense. Je ne crois pas être moi-même une créature sans défense. Je veux juste utiliser la force de l’Inde et de moi-même dans un but plus élevé.

Qu’on ne se méprenne pas : la force ne vient pas des capacités physiques. Elle vient d’une volonté indétrônable. Le zoulou moyen est un adversaire supérieur à l’anglais moyen en termes de capacités corporelles. Mais il fuit devant l’anglais, car il craint son révolver ou celui de ses serviteurs. Il craint la mort et perd ses moyens malgré sa forte carrure. Nous indiens pourrions prendre conscience que cent mille anglais ne devraient pas effrayer trois cent millions d’êtres humains. Un pardon bien senti devrait donc être synonyme d’une conscience bien sentie de notre force. Un pardon éclairé devrait accompagner une puissante vague de force en nous, qui rendrait impossible à un Dyer ou un Frank Johnson d’empiler les affronts sur le visage serein de l’Inde. Peu m’importe pour l’instant ne pas convaincre à ce sujet. Nous nous sentons trop opprimés pour ne pas être en colère et revanchards. Mais je ne dois pas cesser de dire que l’Inde peut gagner plus en renonçant au droit de punir en retour. Nous avons un plus grand travail à mener, une plus haute mission à accomplir pour le monde.

Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pragmatique. La religion de la non-violence n’est pas faire uniquement pour les rishis [NdT : grands sages] et les saints. Elle est tout aussi applicable aux gens normaux. La non-violence est la loi de notre espèce, et la violence est la loi de la brute. L’esprit repose enfoui dans la brute, qui ne connait de loi que celle de la force physique. La dignité de l’homme requiert l’obéissance à une loi supérieure – à la force de l’esprit.

J’ai donc entrepris de mettre l’Inde face à l’ancienne loi du sacrifice de soi. Pour la satyagraha (NdT : néologisme sanskrit pour « vérité ferme », « vérité insistante ») et des rejetons, la non-coopération et la résistance ne sont que de nouveaux noms de la loi de souffrance. Les rihis, qui découvrirent la loi de la non-violence au milieu de la violence, étaient de plus grands génies que Newton. Ils étaient aussi de plus grands guerriers que Wellington. Connaissant eux-même l’usage des armes, ils prirent conscience de leur inutilité et enseignèrent à un monde usé que son salut ne passait pas par la violence mais par la non-violence.

La non-violence mise en mouvement signifie la souffrance consciente. Elle ne signifie pas une soumission à la volonté du malfaisant, elle signifie l’affrontement de l’âme toute entière contre la volonté du tyran. En travaillant selon cette loi de notre être, un individu seul peut défier toute la force d’un empire injuste pour sauver son honneur, sa religion, son âme, et semer les bases de la chute ou de la régénération de cet empire.

Et je ne prêche donc pas pour que l’Inde pratique la non-violence par faiblesse. Je veux qu’elle pratique la non-violence en étant consciente de sa force et de sa puissance. Aucun entraînement aux armes n’est nécessaire pour qu’elle connaisse sa force. Nous croyons en cette nécessité car nous pensons n’être que des morceaux de chair. Je veux que l’Inde reconnaisse qu’elle a une âme qui ne peut périr et qui peut s’élever triomphante au-dessus de toute faiblesse physique, en défiant l’association matérielle de tout un monde. Que signifie Rama, un simple être humain, avec sa cohorte de singes, se lançant avec une force insolence à l’assaut de Ravan aux dix têtes, bien en sécurité dans sa forteresse des eaux du Lanka ? Cela ne signifie-t-il pas la conquête de la puissance physique par la force spirituelle ? Étant toutefois un homme pragmatique, je n’attendrai pas que l’Inde reconnaisse la possibilité d’œuvrer spirituellement dans le monde politique. L’Inde se considère comme paralysée et impuissante face aux mitrailleuses, aux tanks et aux avions anglais. Et elle s’engage dans la non-coopération à cause de sa faiblesse. Le but pourra quand même être atteint – se délivrer du poids écrasant de l’injustice britannique – si un nombre suffisant de personnes pratiquent cette non-coopération.

Je distingue cette non-coopération du Sinn Feinism, car elle a été conçue pour être tout à fait incompatible avec la violence. Mais j’invite l’école de la violence à faire l’essai de cette non-coopération pacifique. Elle n’échouera pas de par ses faiblesses propre. Elle pourrait échouer par manque de soutien, ce qui aboutirait à une période de réel danger. Les grandes âmes, incapables de plus supporter l’humiliation nationale, voudront libérer leur courroux. Ils deviendront violent. Autant que je sache, ils périraient sans se libérer ni eux-même ni leur pays du mal, si l’Inde choisit la doctrine de l’épée. Elle gagnerait peut-être une victoire temporaire. Puis elle cesserait d’être le joyau de mon cœur. Je suis marié à l’Inde car je lui dois tout. Je crois avec toute ma force qu’elle a une mission envers le monde. Elle ne doit pas copier l’Europe aveuglément. Lorsque l’Inde choisira la doctrine de l’épée, ce sera l’heure de mon jugement. J’espère alors ne pas démériter. Ma religion n’a pas de frontières géographiques. Si j’ai foi en elle, elle transcendera mon amour de l’Inde. Ma vie est au service de l’Inde, à travers la religion de la non-violence, que je reconnais comme étant la racine même de l’hindouisme.

Pour l’heure, je conjure ceux qui se méfient de moi  de ne pas perturber le fonctionnement de la lutte qui vient de commencer, en répandant la rumeur que je souhaite la violence. Je déteste le secret, c’est pour moi un pêché. Qu’ils essayent plutôt la non-violence et la non-coopération, et ils réaliseront à quel point je suis entier.

2 réflexions au sujet de « Gandhi – Non-violence n’est pas faiblesse »

  1. Émilien

    Merci Thomas pour cette traduction.
    Tu nous en avais parlé et c’est vrai que c’est un point de vue très intéressant.
    Gandhi est un personnage plein de mystères. J’avais lu récemment un truc sur lui que je ne savais pas non plus. Apparemment il était végétarien et ne consommait rien d’origine animale. Alors qu’il était très malade il a refusé un médicament qui était fait avec des animaux. Ce cas a fait qu’ensuite il a été obligatoire dans les pharmacies en Inde d’avoir ce même médicament mais qu’à base de plantes.
    On comprend mieux sa célèbre citation : « vous devez être le changement que vous voulez voir sur le monde »

    1. thomas

      Merci de ton commentaire, je ne connaissais pas cette histoire du médicament ! A propos de mystère, ce que je trouve étonnant dans la vie de Gandhi c’est le chemin qu’il a parcouru entre sa jeunesse d’étudiant avocat au sein de l’empire, puis son âge mûr plein de spiritualité.

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