Déphasage (nouvelle)

En nettoyant mon ordinateur qui n’avait plus d’espace disque j’ai trouvé une histoire que j’avais écrite en 2009. C’était un rêve que j’avais simplement consigné au matin, le voici :

 

Déphasage

J’étais dans le métro. Je prenais la ligne Express pour Montparnasse avec Sylvain et Mathieu, mes deux amis d’enfance. On était en retard pour rejoindre la navette vers l’aéroport de Nouveau Paris Sud.

« – Vous avez des tickets les gars ?
– Ah ben non pas moi !
– Moi j’en ai qu’un ! »

Comme par hasard… Sylvain n’avait pas de ticket, moi non plus. Je pris donc la décision d’en acheter pour nous par le biais du distributeur. Dans l’express, les distributeurs sont sur le quai et on n’utilise le ticket qu’au moment de monter dans la rame.

Je me suis donc dirigé très vite vers la borne, j’ai commencé à tapoter mes options, entré mes codes ; pendant l’impression, j’ai relevé la tête pour voir si la rame arrivait. Et là, surprise (mais ce n’était encore rien), le quai était vide ! La rame qui s’éloigne, mes amis disparus ! Bien sûr, j’ai d’abord cru qu’ils étaient parti sans moi. Puis je me suis souvenu qu’ils n’avaient qu’un ticket pour deux. J’ai alors pensé qu’ils avaient soit fraudé, ou qu’il s’étaient soit cachés sur le quai. Ah les cons !

Je décidai donc de rester stoïque et de prendre la prochaine rame avec mes tickets tout neufs. Sylvain serait bien obligé de se montrer pour avoir le sien, et pas question que je lui fasse le plaisir de le chercher ou de l’appeler.

Peu à peu, les gens arrivaient à nouveau sur le quai momentanément vide.

L’express est un métro 100% automatique. Une rame part dès qu’il y a 200 personnes en attente, m’avait expliqué une contrôleuse un jour de fraude. En heure de pointe, cela peut faire une rame toutes les 30 secondes. Bizarrement, il n’y avait pas foule en ce lundi matin, ce qui était à la fois inhabituel et préoccupant pour mon retard.

J’étais en train de chercher (discrètement) les copains des yeux quand le personnel de la station a déboulé. Trois gaillards en uniformes blancs, au pas de course, talkies en main et matraques à la ceinture. Ils ont commencé par vérifier les capteurs au deux entrées du quai ; je ne percevais pas distinctement leurs conversations, uniquement les crachotements occasionnels des talkies. Leur air préoccupé ne contribuait pas à me détendre, alors je suis passé à l’action – c’est ce que je fais de mieux, passer à l’action. Je me suis approché du trio, et quand l’un deux a tourné les yeux vers moi, j’ai demandé :

« – Excusez-moi, est ce qu’il va y avoir du retard sur la ligne ?
– Je peux pas vraiment vous dire, il y a un problème de comptage des usagers. En fait, ne vous inquiétez pas, si ça devait durer, on ferait partir les rames en manuel.
– Ah ok, merci ! »

Et voilà, c’est à la fin de cet échange, à cet instant précis, que mon univers s’est effondré. En une fraction de seconde, les employés de la station, ainsi que tous les voyageurs, les blancs, les noirs, ceux en costume, ceux en haillons, ceux avec un casque sur les oreilles, ceux qui téléphonent, ceux qui marchent, ceux qui courent, ceux qui attendent, tous ont disparu. Comme des hologrammes à qui on aurait coupé l’alimentation, leur image a vacillé, trembloté, viré au bleu, et s’est éteinte. Ce qui est amusant, c’est que mon premier réflexe a été de me regarder, pour vérifier que je n’avais pas disparu. Mon second mouvement a été de m’asseoir par terre, maladroitement, pour ne pas tomber dans les pommes comme une gonzesse.

Je ne sais pas combien de temps j’ai passé sur le quai, l’esprit entre deux mondes, ni présent ni absent. Je ne sais pas non plus ce que je me suis dit, si tant est que je me soit dit des choses. Mais je me souviens que de nouveaux voyageurs sont arrivés. Qu’ils ont commencé à se masser, que l’un deux m’a demandé si j’allais bien, puis qu’ils ont tous, eux aussi, disparu. Et encore, une nouvelle fois, d’autres sont revenus, puis se sont volatilisés. Et même peut-être encore une fois. Un métro a fini par arriver, je l’ai pris. Monter dans la rame, composter mon ticket et regarder la liste des stations desservies m’a fait beaucoup de bien. A partir de cet instant, je me suis concentré sur ma destination, et je n’ai pas prêté attention à la disparition subite de mes compagnons de wagon, au cours du trajet.

Lendemain

Parfois quand je me réveille, je suis accompagné de quelques images ou de quelques émotions venues de mes rêves, et que le matin n’a pas réussi à chasser. Comme les herbes qui dévalent une rivière, elles s’accrochent à un obstacle, restent là, s’attardent, puis reprennent leur périple.

En me réveillant le lendemain, j’ai commencé, comme souvent, par faire le tri dans les bribes de rêve qui me restaient. Ce n’est qu’à cet instant que j’ai vraiment pris conscience de la situation. Les événements extraordinaires qui m’avaient mené ici étaient bien réels. J’en étais certain : jamais je ne me serai endormi sur le trottoir d’une impasse en temps normal.

J’avais toujours mené une vie normale, dans un appartement normal avec des parents un peu cons, donc normaux. Je ne pouvais pas savoir que quand l’extraordinaire vous tombe dessus, que quand vous trébuchez sur l’inimaginable, ce n’est que passager. L’impensable devient banal avec une facilité affligeante. Peut-être reste-t-il de l’expérience un arrière-goût fugace, une particule de pensée en suspension, qui par surprise peut ressurgir et vous rappeler qu’il y a eu un « avant ». Mais c’est tout.

J’errais dans les rues de Paris (l’Ancienne), seul. C’est vrai, parfois, je faisais une rencontre. Je ne les considérais déjà plus comme des humains, ces êtres qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux que j’avais toujours connus, mais qui étaient, je le sais, voués à s’évanouir devant moi. »Rencontre » est un grand mot pour ces événements tragiques qui se soldaient inévitablement par un douloureux rappel de ma nouvelle solitude.

C’est vrai, j’en ai profité pour faire quelques bêtises. D’abord il y a eu les objets. J’ai volé dans une boulangerie – peut-on parler de vol quand il n’y a plus de propriétaire ? Je me suis installé au volant d’une voiture ouverte aussi. Juste pour voir, comme pour vérifier que je pouvais. Il aurait été possible d’en prendre une dont le moteur tournait. Il y en avait plusieurs, dans les rues, à l’abandon, sans conducteur, prêtes à repartir, oubliées, solitaires elles aussi. Les objets me semblaient bien plus présents, plus réels qu’à l’accoutumée. Ils avaient une sorte de stabilité rassurante, et de fait, contrairement aux êtres vivants, eux acceptaient de rester à mes côtés. Ils étaient présents.

En revanche, ceux qui avaient été mes semblables, les humains, était devenus intangibles, instables, faux. Par le passé, ce n’est pas la peur qui a pu m’empêcher de faire n’importe quoi à n’importe qui, c’est plutôt le sens moral, comme on dit. Faire du mal aux autres ne m’intéresse pas. Mais lorsque l’autre est si éphémère, voué à une disparition rapide et indolore, que dès lors que je l’aperçois, il est condamné au néant, donc déjà inexistant, lorsque l’on ne peut plus parler de vie, il ne peut y avoir de respect de la vie. J’ai d’abord poussé un mec, un grand black, un balaise. Il n’est pas tombé (je me croyais plus fort que ça). On s’est un peu battus, il s’est évaporé avant de pouvoir me démonter la gueule. Je suis tombé sur deux flics aussi, des méchants avec leurs uniformes anti-émeutes. C’est facile à emmerder, ces cow-boys. Là où j’ai eu du bol, c’est qu’ils ont disparu avant de me menotter ou de me déboîter l’épaule. Ensuite j’ai chauffé une nana, coupe au carré brune, mini-jupe (elle cherche aussi). Je me disais au pire je la maîtrise et je la plotte – oui je sais je suis plutôt soft – mais, c’est très surprenant, quand elle a commencé à faire genre je la saoulais, comme une fille normale, je veux dire, une fille qui va vivre plus de quinze minutes, une vraie, mon appétit s’est éteint. J’ai regardé son image vaciller, au bout de la rue, dubitatif.

Raisonnement

Réfléchir, raisonner, c’est bien quand ça marche. Le problème c’est que ça ne marche pas souvent. C’est super pour faire des additions par exemple. Pour résoudre une énigme aussi, c’est bien. Mais pour la vie réelle, je n’ai jamais trouvé ça mortel. Déjà, la vie réelle, encore faut-elle qu’elle le soit, réelle. Auparavant, elle ne l’avait pas toujours été correctement, mais là, ça frisait le ridicule.

Quand le rationnel affronte l’irrationnel, j’ai remarqué un truc, c’est toujours l’irrationnel qui gagne. Du coup, pour raisonner, il faut commencer par mettre de côté tout ce qui est intangible, flou, lunaire, invisible. Je ne vois pas l’intérêt d’une méthode qui a pour postulat premier de fermer les yeux sur l’essentiel, donc je ne raisonne pas, j’accepte de vivre.

Heureusement, ces temps-ci.

L’île de la tentation ?

Vous auriez sans doute fait comme moi. D’abord, chercher à survivre, ce qui n’est pas très compliqué lorsque la nourriture et les outils qui était destinés à 10 milliards d’êtres sont disponibles pour vous seul. Ensuite s’occuper, ce qui peut sembler en premier lieu acquis, les loisirs étant aussi disponibles que les vivres. Enfin, comprendre que la liberté absolue que procure la solitude absolue est impuissante à atténuer l’horreur de cette même solitude.

J’ai choisi de demeurer sur une île. Une petite île, sous les tropiques. Petite, pour ne pas avoir à supporter la vue d’un monde qui se dégrade et pourrit. Autour de moi j’ai vu un monde complexe, bati par des humains qui n’avaient pas envisagé que leur civilisation puisse leur survivre. J’ai vu des véhicules accidentés, des arbres en travers des routes, des jardins en friche, des rayons « frais » dégouliner de pourriture. Je me suis réjoui que les animaux aient suivi leurs maîtres dans le Néant, pour ne pas avoir à croiser leurs carcasses là où ils avaient coutume d’être enfermés.

Et surtout sur une île, tout serait tellement plus normal. Un monde désert, ça ne se fait pas. Une île déserte, si. Ce fut un long périple, le chemin vers mon île. Celui d’un Robinson qui cherche sans relâche son exil. Un projet, c’est essentiel, un projet. C’était bien le seul, de projet, que je pouvais avoir, au point qu’en arrière-plan de mon esprit naissait parfois la crainte de le mener à son terme, et de ne plus jamais en avoir d’autre..

J’étais donc un homme seul, titulaire de la plus vaine des existences, mais entreprenant la dernière quête possible, celle d’y trouver un sens, quête qui une fois achevée, suprême ironie, entérinerait à tout jamais mon désespoir.

Vla le tableau.

Why the fuck

Quand on s’en donne les moyens, tout est possible, y compris traverser continents et mers. Avec le carburant gratuit, c’est bien aussi.

Mon île, je n’ai pas eu à la choisir. Elle était parfaite d’évidence. La mer était turquoise, des palmiers y poussaient, mais aussi une forêt à feuilles caduques (mot savant ! Trouvé dans un livre sur la survie en milieu naturel). J’ai triché, j’ai apporté des outils ; pour faire une cabane.

Les îles désertes, ça va avec les naufragés. Sur la mienne il y en avait déjà une, de naufragée. C’est quand même pas de bol, quand victime de solitude ultime, vous prenez acte et fuyez afin de ne plus avoir à subir la disparition en direct de vos congénères, pour tomber sur une connasse de naufragée à l’endroit le plus désert d’un monde désert.

Pas avoir de bol, je connais. Je peux tolérer. Tomber amoureux de la femme la plus improbable, dans l’univers le plus improbable, instantanément, parfaitement, entièrement, de tout son être, et savoir que cet amour parfait est limité à quelques minutes, semble autrement pire qu’une simple malchance.

Il est des instants qui sont des éternités. Dans la chaleur de ses bras se trouvait une clé intemporelle, une réponse éternelle, un toujours. Le temps est moins fort que l’absolu, alors face à lui, il s’éclipse. Il est sage.

Qu’importe qu’elle, elle n’ait pas disparu. Nos instants auraient suffit. Qu’ils se soient prolongés jusqu’à la fin de nos jours n’était pas nécessaire. Le délai d’une vie qui nous aura été accordé m’aura permis d’entendre son histoire, qui n’est autre que la mienne. Son choix d’une île.

2 réflexions au sujet de « Déphasage (nouvelle) »

  1. Cécile

    Je passais pour 2 secondes sur ton site à la recherche de photos de tes derniers travaux.
    Et tu m’as attrapé avec ce texte. Chapeau bas, vraiment ! Quelle jolie plume, frérot ! :-)
    Je t’embrasse.

    1. Thomas Auteur de l’article

      Merci ! Des photos vont arriver, le ciel est gris mais ya des trucs à voir 😉 Bisous à toi aussi

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